Virus apertus / Corpus clausus

Autrice

Eugénie Fouchet

Date de publication

16 avril 2020

Ethno/création référente

« Tout le monde Ă©tait d’accord pour penser que les commoditĂ©s de la vie passĂ©e ne se retrouveraient pas d’un coup et qu’il Ă©tait plus facile de dĂ©truire que de reconstruire. Â» (Albert Camus, La Peste, 1947)

Et soudain notre quotidien fut déréalisé par une inquiétante étrangeté

                  De son cours ordinaire, il fut tirĂ©

                                 Ă€ l’image d’une vie Ă  l’envers, d’un monde renversĂ©

Aux confins du connu et de l’inconnu germa une période troublée et déréglée

                     Ă€ cause de la pandĂ©mie qui sĂ©vissait

L’ordre du monde fut brutalement ébranlé

Et régi par l’entre-deux de la mort/vie qui semblait aux aguets

En ces temps de floraison printanière, ô combien ensoleillés

           Des vies par milliers furent dĂ©cimĂ©es

                          Dans notre domus protectrice, nous fĂ»mes tous confinĂ©s

Notre familière maison devînt pourtant autre et diversifiée

            Le campus – ici, l’école et le travail – s’y invitait

Il fallut donc réinvestir autrement notre foyer

          Pour y (co-)habiter durant toutes les journĂ©es

                    Qui paraissaient Ă©tirĂ©es, tant elles se rĂ©pĂ©taient

Dans un monde en suspens ou mĂŞme en arrĂŞt

                                                            Liminaire et circulaire mais aussi dĂ©rĂ©glĂ©

                                     Nous fĂ»mes enfermĂ©s

Derrière nos fenêtres, notre regard fut rivé

                                                 Vers de lointaines contrĂ©es

                                 Pareilles Ă  des zones de saltus

                                 EnsauvagĂ©es par un virus

      Qui pouvait tou.te.s nous contaminer

Par cette invisible menace

     Pas un seul espace

            Public ou privĂ©

                 Ne fut Ă©pargnĂ©

La mort rĂ´dait

         Autour des porteurs sains

               Des malades et des rescapĂ©s

Les villes, comme mortes elles aussi, étaient

                                   Silencieuses et dĂ©sertĂ©es

Dans les ehpad, le chaos régnait

            Tout comme dans les hĂ´pitaux engorgĂ©s

La distanciation sociale fut alors imposée

                           Ainsi, des autres et du monde, nous dĂ»mes nous tenir en retrait

Des gestes barrières durent être incorporés

                     Pour rendre nos corps disciplinĂ©s

Ils devinrent pleinement des corps fermés

                                        Des corpus clausus*

                                        Et auto-contrĂ´lĂ©s

                                        En tant qu’homo clausus*

Même avec nos proches, les liens furent distanciés

          Et privĂ©s de tous gestes affectifs, au cĹ“ur de l’inter-corporalitĂ©

Les un-e-s des autres, nous fûmes physiquement éloignés

                                                               Mais virtuellement reliĂ©s

Tel un séisme économique, social, culturel, la société fut bouleversée

                                                           Et amenĂ©e Ă  ĂŞtre transformĂ©e.

                Ce dĂ©sordre social

Apparut comme un nouvel ordre social

             MarquĂ© par une familière Ă©trangetĂ©

Au seuil d’un avant et d’un après cette crise sanitaire, si inopinée

               L’à venir parut si incertain et si indĂ©terminĂ©

N.D.A : Norbert Elias, dans La civilisation des mĹ“urs (1973) et La dynamique de l’Occident (1975), dĂ©crit l’homo clausus comme une monade isolĂ©e, soit une intĂ©rioritĂ© close sur elle-mĂŞme, telle une « statue pensante Â».  L’individu a alors le « sentiment de faire face isolĂ©ment au monde extĂ©rieur des ĂŞtres et des choses Â» (SociĂ©tĂ© des Individus, 1991 : 161). En consĂ©quence, le corpus clausus se pense comme un corps domestiquĂ© soustrait au contact direct des autres.

Bibliographie

Bakhtine, MikhaĂŻl, La poĂ©tique de DostoĂŻevski, Paris : Seuil, 1998 [1970].

Chevalier, Sophie et Jean-Marie Privat (dir.), Norbert Elias. Vers une science de l’homme, Paris: CNRS, « Biblis », 2013.

Élias, Norbert, La Civilisation des mĹ“urs, Paris : Calmann-LĂ©vy, 1973.

Privat, Jean-Marie, « Élias et le théâtre des corps », dans Jean-Paul Resweber (dir.), Les cahiers du Portique, n°3 : « Hexis et habitus », 2006, p. 105-114.

Pour citer

Fouchet, Eugénie, « Virus apertus / virus clausus », dans S. Ménard et M.-C. Vinson (dir.), Lettres de Grande Pandémie, « Ethno/créations », 16 avril 2020, https://ethnocritique.com/virus-apertus-corpus-clausus/.

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