4.1 La petite fabrique du genre

Les romans de la comtesse de SĂ©gur et plus particulièrement la cĂ©lèbre trilogie Les Malheurs de SophieLes Petites filles modèlesLes Vacances, publiĂ©e entre 1858 et 1859, ne sont pas tombĂ©s dans l’oubli – comme tant d’autres1Cet article a d’abord paru, en 2020, sur le site The Conversation France. Voir Vinson, 2020.. RĂ©gulièrement, Ă  l’occasion d’une réédition, ces textes « font peau neuve Â». Aussi dĂ©but 2020 les Ă©ditions Hachette ont-elles proposĂ© dans la fameuse Bibliothèque Rose un coffret des trois Ĺ“uvres culte relookĂ©es par l’illustratrice Margaux Motin.

Que nous racontent donc ces textes qui bĂ©nĂ©ficient de toute l’attention des Ă©diteurs ? Que nous disent ces rĂ©cits que nombre de lectrices et de lecteurs se passent de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration ? Ce sont tout bonnement des histoires de petites « Sophie Â» et de petits « Paul Â» qui s’amusent et font des bĂŞtises, rĂ©pondra-t-on. Mais, Ă  y regarder de plus près, on dĂ©couvre assez vite que ces romans nous racontent des histoires… d’éducation2Pour plus d’informations sur ce sujet, voir Vinson, 1987.. Ils nous racontent comment on Ă©duque les petites filles, bien sĂ»r, mais les petits garçons aussi. Ils nous signifient en quelque façon comment le rĂ´le fĂ©minin ou masculin de chacune et de chacun s’apprend. Autrement dit, comment peut se construire l’identitĂ© de genre.

Pour répondre à cette question, nous allons privilégier trois aventures qui reviennent systématiquement dans chacun de nos romans, trois épisodes forestiers où filles et garçons vont devoir se comporter comme il se doit3Daniel Fabre a travaillé en ethnologue de l’Europe sur les pratiques culturelles informelles qui traditionnellement faisaient les garçons et faisaient les filles. Voir Fabre, 2015..

La forêt, un lieu ensauvagé

Ces trois aventures se dĂ©roulent dans un mĂŞme lieu : la forĂŞt toute proche qui jouxte le château et le parc qui l’entoure. La forĂŞt est un espace ouvert Ă  l’aventure ou aux mĂ©saventures. C’est exactement le double inversĂ© du parc qui, lui, est un lieu clĂ´turĂ© et domestiquĂ©, un lieu familier et familial oĂą l’on cultive des fruits dĂ©licieux, oĂą le regard protecteur des mères et des domestiques veille sur la pièce d’eau comme sur la mare du potager. Alors que la forĂŞt est habitĂ©e par des bĂŞtes sauvages et semĂ©e de bĂ»ches et d’embĂ»ches. Il ne faut pas s’éloigner du chemin. On y voit bel et bien des loups « aux yeux brillants et fĂ©roces Â» et « Ă  la gueule ouverte Â» (SĂ©gur, 1977 : 85) dans Les Malheurs de Sophie. Dans Les Petites filles modèles, c’est un gros sanglier accompagnĂ© de ses sept ou huit petits qui traversent les fourrĂ©s. C’est jusqu’à la vĂ©gĂ©tation qui n’est pas sans risque : l’arbre creux des Vacances est profond, très profond. C’est le lieu de la sauvagine et des sauvageons. C’est un lieu oĂą l’on s’expose Ă  l’ensauvagement, bon grĂ© mal gré…

Les filles et la forĂŞt

C’est pourquoi, pour les petites filles, la forĂŞt est une zone dangereuse. Elle leur est d’ailleurs en principe interdite, un peu comme dans les contes de fĂ©es. Elles ne sauraient s’y aventurer qu’à leurs risques et pĂ©rils, comme le Petit Chaperon rouge… Cet hĂ©ritage littĂ©raire est d’autant moins surprenant que la comtesse de SĂ©gur a commencĂ© sa carrière d’écrivaine en publiant un premier livre intitulĂ© Les Nouveaux contes de fĂ©es (1856). Les trois rĂ©cits suggèrent eux-mĂŞmes ce dĂ©tour par la forĂŞt des contes. On se souvient du Petit Poucet quand Mme de RĂ©an, la maman de Sophie, l’avertit qu’elle marche vite et lui demande de « ne pas se mettre en arrière Â» (SĂ©gur, 1977 : 83). On pense en effet au Petit Chaperon rouge quand, un peu plus tard, Sophie risque de se faire manger par le loup, toute occupĂ©e qu’elle est Ă  cueillir des fraises Ă  l’écart du chemin. La forĂŞt, dans les romans de la comtesse comme dans les contes d’autrefois, met toujours les fillettes en danger… en danger de mort. Et pourtant, alors que les mamans les ont mises en garde, elles y retournent irrĂ©sistiblement…

L’appel de la forĂŞt commence très tĂ´t. Ă€ peine âgĂ©e de 4 ans, la petite Sophie en fait la première expĂ©rience – cruelle. On s’en souvient peut-ĂŞtre. Le lendemain de son anniversaire, sa maman la juge assez grande pour la suivre lors de ses grandes promenades du soir dans les bois. Mais Sophie est si gourmande et les fraises si appĂ©tissantes ! Elle voudrait bien entraĂ®ner son cousin Paul avec elle. Et devant son refus, elle le traite de poltron ! VoilĂ  bien notre Sophie qui veut faire le garçon en se dotant du courage des aventuriers rĂ©servĂ© au masculin. La frayeur sera Ă  la mesure de sa mĂ©prise : elle sentira les crocs du loup s’enfoncer dans ses jupons et Ă©chappera de justesse au pire. Bien Ă©videmment, de retour au château, tout le monde « blâma Sophie de sa dĂ©sobĂ©issance Â» (90).

Dans Les Petites filles modèles, Sophie a bientĂ´t 8 ans et cette fois, elle veut secourir une pauvre petite vieille qui vit dans une maisonnette – Â« par delĂ  la forĂŞt Â» (SĂ©gur, 1980 : 161). Elle dĂ©cide d’y aller sans l’aide de personne. NĂ©anmoins, elle parvient Ă  convaincre la petite Marguerite de l’accompagner, l’accusant d’avoir peur « que le loup ne [la] croque ! Â» (163) Les deux fillettes vont se perdre, connaĂ®tre la frayeur de l’obscuritĂ© de la nuit qui arrive. TerrorisĂ©es, elles vont Ă©viter de justesse les dĂ©fenses acĂ©rĂ©es d’un sanglier qui protège ses petits. Un arbre, par bonheur accueillant, les met hors de toute attaque. De nouveau Sophie se trompe : le courage n’est pas fĂ©minin… Grimper aux arbres non plus d’ailleurs. Le texte prend bien soin de nous prĂ©ciser que les branches traĂ®nent presque par terre ! En prĂ©sence de la maman de Marguerite, Sophie fera son mea culpa et Mme de RĂ©an dotera Ă  l’avenir sa fille d’un chaperon. Un redoublement de la clĂ´ture qui entoure le parc en quelque sorte !

Dans les premières pages des Vacances, une grande partie de cache-cache a lieu entre adultes et enfants. Et elle se dĂ©roule dans la forĂŞt bien sĂ»r ! Pour se cacher mieux que les autres, Sophie enfreint la règle qui interdit de grimper aux arbres. Notre petite hĂ©roĂŻne aperçoit un arbre tentateur « dont les branches très basses permettaient de grimper dessus Â» (SĂ©gur, 1978 : 52). HĂ©las, l’arbre est pourri. Sophie tombe dans un grand trou sombre et Ă©touffant comme un tombeau. Nouvel Ă©chec !

Par trois fois, les petites filles ont renouvelĂ© cette expĂ©rience transgressive. MalgrĂ© les Ă©checs et les punitions, elles sont parties dans la forĂŞt profonde oĂą souffle un vent de libertĂ© : pouvoir ĂŞtre une petite fille indĂ©pendante, Ă  l’écoute de ses envies. Mais, dans le dernier roman de la trilogie, cet espace qui semblait ouvrir Ă  des possibles attrayants doit ĂŞtre dĂ©finitivement refermĂ©. Aussi Marguerite s’écrie-t-elle après la dernière tentative : « Pauvre Sophie, cette forĂŞt nous est fatale. Â» (52) La fillette a tout compris. Le destin des petites filles (et des femmes) est bien de rester fatalement dans des lieux protĂ©gĂ©s et clos. C’est leur fatum, c’est leur destin, historique et culturel s’entend. Loin du vaste monde.

Les garçons et la forêt

Si la forĂŞt est un terrain d’apprentissage fĂ©minin particulièrement Ă©prouvant, il n’en va pas de mĂŞme pour les garçons. Ils y jouent en gĂ©nĂ©ral le rĂ´le de valeureux sauveurs. Quand Sophie est attaquĂ©e par les loups, son cousin Paul, aidĂ© de chiens, sera le premier Ă  s’élancer Ă  son secours. Un bâton Ă  la main, il fera un rempart de son corps pour protĂ©ger les femmes terrifiĂ©es. Aussi sera-t-il rĂ©compensĂ© de son courage : il recevra un uniforme complet de zouave. Ainsi vĂŞtu, il fera d’abord peur Ă  Sophie, puis, l’ayant reconnu, elle le trouvera charmant ! Le partage homme/femme est clair, aucun trouble dans le genre…

Dans Les Petites filles modèles, c’est le boucher Hurel qui dĂ©couvre Sophie et Marguerite perchĂ©es dans l’arbre et incapables de descendre. Il les ramènera au château dans sa charrette et ne manquera pas de se moquer de leur escapade : « Ah ! ah ! on fait l’école buissonnière ! Â» (SĂ©gur, 1980 : 170). Cette fois encore, l’ordre genrĂ© est rappelĂ© sans ambiguĂŻtĂ©. Et c’est la profession d’Hurel qui va permettre ce rappel. En effet, les mamans expliquent aux petites filles : « […] pour ĂŞtre boucher il faut courir le pays […] et puis une femme ne peut pas tuer ces pauvres animaux ; elle n’en a ni la force, ni le courage Â» (191).

Enfin, dans Les Vacances, ce sont les cousins Jean et Jacques qui sauvent Sophie de l’arbre creux. Agiles, ils grimpent rapidement. Ils savent Ă©galement faire preuve d’initiative et ils attachent leurs deux vestes ensemble pour ramener Sophie Ă  l’air libre. Ă€ la fin du roman, les garçons se sont dĂ©finitivement appropriĂ©s la forĂŞt. Ils entreprennent la domestication et mieux l’exploitation de cet espace ensauvagĂ© interdit aux filles. Ils le transforment en espace marchand : « Monsieur de Rosbourg achetait au nom de Paul d’Aubert des forĂŞts… Â» (SĂ©gur, 1978 : 189)

Tout au long de nos textes, le courage semble naturellement masculin. Si Sophie entend un faible « miaou Â», elle a peur aussitĂ´t. Paul se prĂ©cipite dans un buisson pour en retirer un petit chat. Si Camille et Madeleine entendent des branches craquer et sont inquiètes, Jean se place devant elles pour les protĂ©ger, un maillet Ă  la main. Dans ces conditions il est bien difficile pour un garçon de faire preuve de lâchetĂ© ! LĂ©on souffre d’ailleurs cruellement de cette situation, si Ă©loignĂ© qu’il est du lion courageux que semble promettre son prĂ©nom… Ses cousins et cousines se moquent de lui. Son père et son oncle cherchent Ă  lui faire « honte de sa poltronnerie Â» (71). Mais, aidĂ© de Paul, « le brave des braves Â» (197), LĂ©on finira par se battre vaillamment contre de grands garçons pour dĂ©fendre le « pauvre Relmot l’idiot Â» (200). Ainsi, devenu le lion qu’il doit et se doit d’être, il se sentira plus fort, plus fier : « Je me sens homme Â» (199), s’exclamera-t-il, soulagĂ© et Ă©mu. Le garçon est fait et bien fait : il n’est plus peureux… comme une fille, il est devenu courageux. Adulte, il sera un gĂ©nĂ©ral couvert de dĂ©corations !

Si la forĂŞt permet aux garçons de montrer leur courage et de devenir des hommes, il faut donc que les filles y soient et s’y sentent en danger pour devenir des femmes. Cette traversĂ©e prend ainsi la forme d’un trajet initiatique4Pour une rĂ©flexion approfondie sur la forĂŞt des contes, Ă  la croisĂ©e de l’anthropologie culturelle et de l’analyse littĂ©raire, on peut se reporter aux pages Ă©clairantes d’Yvonne Verdier (1995 : 207-222). : l’épreuve malheureuse vĂ©cue par les fillettes devient la preuve « Ă©vidente Â» de leur assignation Ă  un autre destin social que celui des garçons. Tel est l’enjeu de ces aventures forestières pour les unes et pour les autres. C’est dans ce mĂŞme temps d’éducation enfantine et juvĂ©nile – au XIXe siècle â€“ que le jeune garçon doit dĂ©finitivement refouler sa « part Â» fĂ©minine et que les toutes petites Sophie doivent sacrifier leur irrĂ©pressible « part Â» masculine. Ce fut… un genre d’éducation.

Bibliographie

Fabre, D., « L’Invisible initiation : devenir filles et garçons dans les sociĂ©tĂ©s rurales d’Europe Â», Canal-U, Campus Condorcet, 2015, https://www.canal-u.tv/video/campus_condorcet_paris_aubervilliers/l_inv….

SĂ©gur, C. de, Les Malheurs de Sophie, Paris, Gallimard, 1977 [1858].

SĂ©gur, C. de, Les Petites filles modèles, Paris, Gallimard, 1980 [1858].

SĂ©gur, C. de, Les Vacances, Paris, Gallimard, 1978 [1859].

Verdier, Y., Coutume et destin. Thomas Hardy et autres essais, Paris, Gallimard, 1995.

Vinson, M.-C., L’Éducation des petites filles chez la comtesse de SĂ©gur, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1987.

Vinson, M.-C., « Lectures : La Comtesse de SĂ©gur ou la petite fabrique du genre Â», The Conversation France, 26 novembre 2020, https://theconversation.com/lectures-la-comtesse-de-segur-ou-la-petite-….

Pour citer

Vinson, Marie-Christine, « La petite fabrique du genre », dans Ethnocritique, affiliation culturelle et littérature de jeunesse, « Ethno/livres », 2024, https://ethnocritique.com/4-1-la-petite-fabrique-du-genre/.

Chapitre référent

Retour en haut